
Claude-Marie DUBUFE
(Paris 1790-Celle-Saint-Cloud 1864)
Tête de femme , vers 1840 Huile sur toile : H. 29,5 x L. 40,7 cm
Dès le début des années 1830, Claude-Marie Dubufe s’est imposé comme le portraitiste de l’aristocratie parisienne, qu’avec une élégance inégalée il savait parer des bijoux à la dernière mode et des toilettes les plus raffinées. Son vrai talent résidait cependant dans sa capacité à faire glisser ses modèles du statut de duchesse à celui de grisette, tandis que la figure du portrait mondain dévalait subitement la hiérarchie des genres pour renaître en tête d’expression lithographiée pour le plus grand bonheur des classes bourgeoises et populaires. Le goût pour le sentimental qui animait ce public majoritaire allait s’avérer être déterminant dans l’orientation des artistes au cours de la décennie 1830. Lors du Salon de 1827, Dubufe avait pu saisir l’impact de tels sujets face au succès de ses deux tableaux Les Souvenirs et Les Regrets, aujourd’hui au Norton Simon Museum de Pasadena, qui comptèrent parmi les oeuvres les plus admirées de l’exposition et qui connurent durant plusieurs décennies des adaptations dans les supports les plus variés. Dans les années suivantes, Dubufe multiplia ces scènes qui firent sa renommée et dont la saveur reposait sur la variété des sentiments exprimés par les modèles. Ces pages, publiées en lithographie avec des titres comme La Modestie, la Réflexion, la Douleur, s’apparentent à des têtes d’expressions qui déclinent, en explorant les régions les plus subtiles de l’âme, les passions des femmes de la Monarchie de Juillet.
Cette tête de femme, que la coiffure permet de dater entre 1837 et 1842, se situe entre les portraits et les scènes sentimentales, comme une étape figée de la genèse de ces figures à succès. L’inachevé de la toile, sur laquelle seuls le visage et la chevelure d’une jeune fille ont été brossés, révèle l’importance que Dubufe accorde au regard de ses modèles, véritable miroir de l’âme sur lequel il fonde ses effets pathétiques, ainsi qu’aux détails de l’apparence qui permettent aux contemporains de se reconnaître dans ces représentations. La tresse enroulée en chignon à l’arrière de la tête, les anglaises qui encadrent le visage de cette jeune fille – qui se détache sur un fond sombre mettant en valeur sa peau nacrée et les beaux reflets roux de sa chevelure – condensent tout le raffinement de la peinture de Dubufe.
L’absence de bijoux et de toilette pourrait suggérer que cette esquisse n’est pas préparatoire à un portrait mais à une composition dans laquelle le modèle pourra être mis en scène. L’élargissement du cadre marque la peinture de Dubufe à partir de 1840, comme par exemple dans la Jeune fille au portrait1 dont la source de la nostalgie n’est plus placée hors champ mais entre ses mains, dans le cadre posé sur ses genoux. Notre tête inachevée semble de même moins perdue dans ses pensées comme les grisettes de 1830 qu’absorbée par la contemplation d’un autre personnage absent de l’esquisse.
Cette étude est d’autant plus fondamentale que peu sont connues dans l’oeuvre de Claude-Marie Dubufe. Comme le portrait esquissé de la comédienne Harriet Smithson2 réalisé dix ans plus tôt, cette ébauche révèle la virtuosité de ce peintre infiniment spirituel. Souvent représenté par des répliques de ses tableaux les plus célèbres qu’il réalisait en plusieurs exemplaires, Dubufe révèle ici une autre facette de son art avec cette tête qui offre tout au contraire une représentation spontanée, donnant la sensation pourtant factice d’avoir été saisie sur le vif, restituant comme une apparition fantomatique les gracieux visages des femmes de l’époque romantique.
1 1840, Paris, musée des Arts décoratifs 2 1828, musée Magnin de Dijon
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